séminaire « anthropologie de la vie et des représentations du vivant », mercredi 23 novembre, Martin Fortier « L’animisme est un anti-essentialisme : illustration par le cas de l’ethnobiologie amazonienne »

 

École des Hautes Études en Sciences Sociales
Pépinière Interdisciplinaire CNRS-PSL
« Domestication et fabrication du vivant »
Laboratoire d’anthropologie sociale

Dimitri Karadimas (CNRS, Laboratoire d’anthropologie sociale)
Perig Pitrou (CNRS, Laboratoire d’anthropologie sociale)

Séminaire
« Anthropologie de la vie et des représentations du vivant »

Martin Fortier

mercredi 23 novembre, 17 h à 19 h
(salle 7, 105 bd Raspail 75006 Paris)

« L’animisme est un anti-essentialisme :
illustration par le cas de l’ethnobiologie amazonienne »

Le concept de (nouvel) animisme a connu ces dernières années une popularité grandissante. Forgé dans un contexte amazonien (Viveiros de Castro, 1996 ; Descola, 2005), mais rapidement étendu à d’autres aires (e.g., Brightman, Grotti & Ulturgasheva (eds), 2012), l’animisme a été redéfini comme une manière d’appréhender le monde selon laquelle les états mentaux se trouveraient très libéralement attribués aux êtres (« continuité des intériorités », « monoculturalisme », « hypermentalisme ») et les corps seraient reconnus comme lieu de singularisation et de différenciation (« discontinuité des physicalités », « multinaturalisme »). Je commencerai par expliquer pourquoi il me semble qu’un tel modèle échoue à saisir la spécificité des données ethnographiques propres aux aires où prévaut un fort animisme.

Après avoir brièvement présenté les inconséquences conceptuelles et empiriques du modèle dominant de l’animisme, je tenterai de soutenir que les données ethnographiques caractérisant l’animisme peuvent en réalité être étonnement bien modélisées à l’aide d’un nouveau concept clé : celui d’anti-essentialisme (en son acception psychologique promue par Susan Gelman (2003)). L’anti-essentialisme peut notamment s’appliquer à trois niveaux distincts : (i) l’identité personnelle, (ii) l’identité ethnique, (iii) l’identité biologique. Je m’en tiendrai ici essentiellement au niveau (iii) et je me restreindrai à l’illustration de ce concept dans un cadre strictement amazonien. Proposant une revue de la littérature ethnographique amazoniste de ces dernières décennies, je tenterai donc de montrer comment l’anti-essentialisme permet d’efficacement et rigoureusement saisir l’essentiel des traits de la pensée indigène amazonienne.

Je me confronterai ensuite à une série d’objections possibles venant de l’anthropologie cognitive. Certaines formes d’anti-essentialisme ont déjà retenu l’attention par le passé (e.g., Astuti, 1995), mais chaque fois que des pensées apparemment non essentialistes ont été testées expérimentalement, elles ont conduit à l’établissement de l’existence d’un essentialisme psychologique implacablement universel (Sousa, Atran & Medin, 2002 ; Astuti, Solomon & Carey, 2004 ; Bloch, 2005 ; Moya, Boyd & Henrich, 2015). Ma proposition pourrait du reste sembler paradoxale puisqu’il a été justement proposé que l’essentialisme était une composante nodale de l’animisme (Stépanoff, 2015). Je montrerai en quoi le modèle de l’animisme comme anti-essentialisme ne contredit pas forcément les études expérimentales existantes et soulignerai aussi les limites de ces études, qui ne font pas toujours vraiment justice aux données ethnographiques. A l’appui de mes propositions, je présenterai une première série de données expérimentales récemment recueillies en Amazonie péruvienne, auprès de Shipibo et de Huni-Kuin (Fortier et al., En préparation).

Cela me conduira en définitive à redéfinir l’animisme moins comme un contenu spécifique (e.g., l’hypermentalisme) que comme un style cognitif générant des contenus ouverts (c’est-à-dire comme l’induction de propriétés fondée sur un schéma fondationnel non-essentialiste et écologique plutôt qu’arborescent). Je montrerai que ce style, qui repose sur la conception anti-essentialiste, dynamique et relationnelle des êtres du monde, a déjà été en partie documenté (Atran & Medin, 2008 ; Medin & Bang, 2014) et qu’il pourrait être étudié de manière plus approfondie et particulièrement féconde à l’aide des modèles bayésiens de la cognition (Tenenbaum, Griffiths & Kemp, 2006 ; Shafto et al., 2011 ; Tenenbaum et al., 2011). En conclusion, je suggérerai que le concept d’essentialisme pourrait être utilisé comme pierre angulaire d’une grande systématique comparative redéfinissant en des termes clairs et expérimentalement testables des notions telles que l’animisme, le naturalisme, le totémisme, l’analogisme, le perspectivisme, l’individualisme, l’holisme, etc.

Ouvert à tous

Renseignements : perig.pitrou@college-de-france.fr

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