Dominique Lestel – L’assèchement de la Vie en Commun à travers la perte de biodiversité

Dominique Lestel – L’assèchement de la Vie en Commun à travers la perte de biodiversité

Version anglaise à paraître en 2013 dans : Social Science Information

Le phénomène de la perte de biodiversité ne reçoit pas réponse vraiment satisfaisante de notre culture. Edward O. Wilson fait remarquer que toute notre histoire évolutionnaire nous a plutôt sélectionnés pour raisonner à court ou moyen terme (ce qu’il appelle le « temps physiologique ») et non suivant le long terme qui est requis pour penser la biodiversité. Malgré l’immense admiration que je porte à Wilson, sa remarque, comme la majorité des hypothèses évolutionnistes de ce genre, relève plus du bavardage chic que de la réflexion sérieuse. Une autre raison à la difficulté rencontrée est à mon sens plus pertinente : nous négligeons indûment quelques-uns des enjeux fondamentaux de cette catastrophe biologico-culturelle – en particulier celle des pathologies de la vie partagée qui leur est largement sous-jacentes. Les écologues analysent en effet la biodiversité exclusivement comme une question de régulation biologique et négligent non seulement la dimension sémiotique du vivant, mais aussi la diversité de sens que chaque être vivant porte en lui et la connectivité qui en résulte pour chacun d’entre eux. De ce point de vue, l’écologie contemporaine se fourvoie de deux façons. D’abord, en considérant que les êtres vivants occupent des écosystèmes communs alors qu’ils vivent plutôt ensemble. Ensuite, en pensant que cette crise écologique est un effet collatéral (side effect) de notre progrès technologique qui pourrait être résolue avec des outils qui pourraient être avantageusement choisis parmi les poisons qui nous font mourir. En ce sens, l’effondrement de la biodiversité n’est pas le résultat malheureux des tendances techniciennes de l’Occident mais au contraire la conséquence de ce qu’est la culture occidentale depuis ses origines – son technicisme n’en étant finalement qu’une de ses composantes. Loin d’être un effet inattendu des pratiques occidentales, j’estime que la suppression de la nature fait au contraire partie de ses attentes les plus profondes depuis ses débuts grecs. L’idéologie du propre de l’homme, qui constitue l’un des piliers majeurs de la culture occidentale, considère que l’humain n’est pas un animal, que ce dernier représente au contraire toujours une menace pour l’homme et que la culture constitue un substitut nécessaire à une nature dans laquelle vivent au contraire les animaux. L’homme est donc pensé comme un être vivant qui non seulement ne partage pas sa vie avec celle des autres êtres vivants et n’a pas à se soucier de ces derniers – mais doit au contraire s’en protéger autant qu’il le peut. Si une telle intuition anthropologique se révèle juste, il en résulte qu’une réponse appropriée à la crise écologique actuelle doit commencer par s’appuyer sur une critique radicale de l’humanisme européen et de la culture.

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